Suzanne Stoller

Portrait

Février 2016. Je lis l’article que Michel Roszewitch vient d’écrire pour ce premier numéro de notre Gazette. Il puise dans les archives de la Fédération des BAI. Dans les comptes-rendus de réunions, je trouve, représentant la Bibliothèque du XIXème arrondissement, un nom qui m’accroche : Madame Stoller.

Ma mémoire remonte soudain de cinquante, bien plus, de soixante ans en arrière. Une femme aux yeux sombres, très enfoncés dans leurs orbites, sans âge, au teint d’une incroyable pâleur. Je garde une image arrêtée qui est la même, tant dans mes souvenirs d’enfance que dans ceux de l’adulte. “Pas étonnant qu’elle soit si blanche”, disaient mes parents, “elle passe sa vie dans sa bibliothèque”. J’étais bien loin d’avoir découvert alors ce qu’était “sa bibliothèque”. Le hasard vient de me permettre de répondre à cette question.

Enfant, je voyais cette femme, que j’ignorais s’appeler Madame Stoller, le dimanche matin dans l’épicerie où j’allais acheter une demi-livre de beurre ou une tranche de jambon. Ce jour-là, l’épicière installait dans la boutique une chaise sur laquelle prenait place sa sœur, autrement dit Madame Stoller. Cette dame me faisait l’effet d’une personne vraiment spéciale, elle m’impressionnait. Très gentille mais un peu étrange. On la disait fort instruite et, pour peu que la tête des clients lui agréât, elle se levait et déclamait des vers. Imaginez…

J’ai quitté, après la mort de mes parents, le périmètre des rues derrière l’ancien cinéma Gaumont, près de la Place de Clichy ; Madame Stoller aurait dû normalement rester parmi ces visages qu’on ne reverra jamais.

Ce ne fut pas le cas. Et l’anecdote qui va suivre, bien qu’ayant un caractère très personnel, me semble susceptible de nourrir un portrait aussi fidèle que possible de cette personne et de sa profonde humanité.

Un jour de 1974, j’ai reçu un coup de téléphone d’une dame qui se présentait comme “Madame Stoller, la sœur de l’épicière”. Immédiatement, son visage m’est revenu. Elle me disait avoir un gros problème dont elle devait m’entretenir de toute urgence. “J’ai fait venir chez moi un brocanteur pour me débarrasser de certaines choses. J’ai une poupée ancienne dont il a estimé leur valeur. Ce sont vos parents qui me l’ont donnée. Maintenant que je sais ce qu’elle vaut, je ne veux plus la garder, il faut que je vous la rende, je n’en dors plus.” J’écoute, sidérée, et je lui réponds qu’elle est absolument adorable, que ses scrupules sont inouïs et rares, que j’ignorais tout de cette poupée et que je ne l’ai jamais connue, que mes parents avaient leurs raisons pour la lui donner et que, si elle voulait absolument la vendre, je pourrais la lui racheter, mais qu’en aucun cas elle ne devait envisager de me la rendre. Peine perdue. Je l’entends encore me répéter qu’elle ne pourrait pas dormir tranquille tant que cette histoire ne serait pas réglée.

Je finis par lui proposer de venir chez moi. Elle arrive avec la poupée articulée qui, lorsqu’on la fait marcher, tourne sa jolie tête de porcelaine. Je reprends mon argumentaire, elle m’oppose sa fermeté. Je capitule, décidant d’offrir à sa démarche un hommage qui ne froisse pas son extrême délicatesse.

C’est pour lui remettre quelques jours plus tard un témoignage de ma gratitude que je suis allée la voir dans cet endroit où elle “travaillait” et dont le souvenir, depuis la lecture de l’article de Michel Roszewitch, remonte de couches profondément enfouies dans ma mémoire. Grande avait été ma surprise, sachant que j’allais la retrouver dans une bibliothèque, de découvrir un espace aussi confidentiel, aussi vieillot pour tout dire, par rapport aux bibliothèques que je connaissais. Je comprends à présent où j’étais.

Madame Stoller s’harmonisait parfaitement avec le cadre. Je n’ai pas le souvenir qu’elle m’ait présenté l’endroit ni raconté ce qu’elle y faisait. Sans doute, d’ailleurs, étais-je tellement étonnée que je ne lui ai pas posé de questions. Ces murs, comme toute cette anecdote, avec cette personne et cette poupée surgies du passé, avaient pour moi quelque chose d’irréel. Le voile se lève aujourd’hui : Madame Stoller était la vestale de la Bibliothèque populaire des amis de l’instruction du XIXème arrondissement, 78 rue de Flandre.

Entreprenant à mon tour l’exploration des archives de la Fédération, rendant visite aux registres de recensement des Archives de Paris, j’ai glané quelques informations sur cette dame qui participe de l’Histoire des BAI.

Née à Paris en 1907, Suzanne Stoller est ouvrière brodeuse. Elle habite, dès les années trente, rue de Lorraine. Pour se rendre aux permanences, les mardis et jeudis de 19h à 20h et les samedis de 17h à 18h30, elle file par la rue de Crimée, passant le pont au-dessus du canal de l’Ourcq. Créée en 1868, la bibliothèque s’est installée au 137 rue d’Allemagne, devenue le 19 août 1914, avenue Jean Jaurès. Elle a déménagé ultérieurement rue de Flandre. La Bibliothèque compte 10 000 volumes : littérature, histoire, philosophie, géographie, romans policiers, etc. Pour 1 franc par mois seulement, libre accès aux rayons en salle de lecture, prêt gratuit à domicile, consultation sur place pour journalistes, documentalistes, étudiants.

On trouve Suzanne Stoller aux réunions de la Fédération des BAI pour la première fois en mars 1951. Elle participe avec une assiduité jamais démentie aux séances qui se tiennent d’abord rue de Chaligny, dans le XIIème arrondissement, puis 59 rue des Épinettes, à la Bibliothèque du XVIIème arrondissement. Cette “dévouée déléguée” a des initiatives : elle propose de rédiger un communiqué pour la RTF afin d’attirer des lecteurs vers les BAI parisiennes. Le texte est écrit, revu, corrigé, envoyé ; on ne sait s’il a été diffusé. Elle entreprend de rédiger une Histoire de la bibliothèque du XIXème. Les bénévoles des autres arrondissements doivent chercher des documents. On ne sait si ce travail a vu le jour. Elle répond à un assistant de la Sorbonne qui enquête sur les dons de livres faits par Victor Hugo aux bibliothèques publiques. Elle en a trouvé des traces dans les archives de la rue de Flandre. Elle tisse des liens avec le Cercle d’études historiques du Vieux Belleville.

En 1958, la Fédération lui propose de devenir vice-présidente. Elle “se défend en prétextant son inexpérience”, mais devant “l’insistance amicale” des présents, elle finit par accepter.

En 1959, le président de la Fédération étant souffrant, elle se retrouve en première ligne pour représenter les BAI auprès de l’Inspection générale des Bibliothèques et du Ministère des Affaires Culturelles.

Suzanne Stoller reste vice-présidente de la Fédération jusqu’à la dissolution de la Bibliothèque du XIXème qui semble être survenue assez brusquement. En décembre 1973, elle se rend encore à la Bibliothèque du Vème qui est en liquidation pour y choisir des livres. Mais quelques mois plus tard, elle annonce la nécessaire dissolution de la Bibliothèque de la rue de Flandre : le propriétaire ne veut pas renouveler le bail. Et les bénévoles ne sont plus de première jeunesse. La décision, bien que regrettée, est jugée raisonnable par la Fédération. Une partie du fonds va aller à la Bibliothèque qui vient de s’ouvrir au 41 rue de Flandre. L’actuelle Bibliothèque Claude Lévi-Strauss. L’année 1975, est consacrée par Suzanne Stoller à la liquidation de la Bibliothèque dissoute depuis le premier janvier. Le président de la Fédération la remercie pour son travail. Elle continue de participer aux réunions jusqu’en 1982 et meurt à Paris en 1989.

Je suis heureuse que la curiosité d’un membre de notre BAI m’ait donné l’occasion d’éclairer mes souvenirs et d’évoquer cette belle personne.

Hélène Personnaz

 

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