Présentation de Maurice La Châtre

par François Gaudin

maurice-lachatre

  1. Les débuts d’un libraire (1814-1848)

Maurice de La Châtre naît à Issoudun, le 14 octobre 1814. Fils d’un baron d’empire, il entre à l’école militaire de Saint-Cyr, puis en est renvoyé en 1831, après avoir participé à une manifestation antiroyaliste et anticléricale. L’année suivante, il rejoint l’armée et participe aux combats contre les troupes d’Abd-el-Kader.

Il part ensuite propager les idées de Saint-Simon, et, stoppé dans sa route vers l’orient par le choléra, s’installe dans le sud de la France à Muy. Il travaille chez un menuisier et donne des cours le soir. Cela lui vaut, le 11 avril 1835, une première condamnation, à Draguignan, pour ouverture d’école sans brevet ni autorisation. Ensuite, il travaille pour un éditeur parisien, Robert Arnault, et apprend les métiers de la librairie et les secrets du colportage. Et aussi les goûts et les besoins du lectorat.

Il ouvre en 1839 son Administration de librairie. La même année, il fonde une banque éphémère, la “Société Delachâtre et Rivail”, avec Hippolyte Rivail, le futur Allan Kardec. Le libraire-éditeur choisit de publier les Crimes célèbres d’Alexandre Dumas puis son ami Louis-Napoléon Bonaparte et ses amis. Il publie aussi Fourier et son système, de Zoé Gatti de Gamond, et l’Organisation du travail de Louis Blanc. L’auteur donne à 29 ans une imposante Histoire des papes, anticléricale, en dix tomes. Pendant les cinq années suivantes, les publications à caractère historique se suivent – Histoire de la Bastille, Le Donjon de Vincennes, Les prisons de l’Europe, Histoire universelle des Religions, Le siècle de Napoléon, Les Fastes de Versailles, Vingt ans de règne – et assurent sa prospérité. En 1845, il rachète à Balzac, ruiné, la propriété des Jardies et, l’année suivante, il acquiert un domaine de plus de 100 hectares, planté en vignes, dans le Bordelais, à Arbants. Il est l’ami de Louis Blanc, de Félix Pyat, d’Eugène Sue ; il va se marier à Bordeaux ; tout lui sourit. La Révolution de février 1848 survient. Il s’engage.

  1. Un opposant à l’empire (1848-1870)

L’éditeur fréquente les clubs, côtoie les leaders socialistes ; ses amis du gouvernement provisoire qui proclament le droit au travail, la liberté d’expression, le suffrage universel et suppriment la peine de mort et l’esclavage. Pendant plusieurs années, une part importante de son activité se déroule en Gironde. Sa librairie dispose d’une succursale à Bordeaux, où il crée, en 1848 et 1849, deux journaux, La Tribune de la Gironde et Le Peuple souverain, supprimés rapidement. Il signe L’armée, son organisation, ses droits, ses devoirs et La république démocratique et sociale, et commence la publication des Mystères du peuple, d’Eugène Sue. Pendant cette période de régression démocratique, il se lie avec Proudhon et Émile de Girardin.

Le Château d'Arbanats
Le Château d’Arbanats

 

En 1852, il vend à crédit son domaine d’Arbanats en parcelles à des conditions accessibles à tous. Au total, 102 personnes achètent des terrains. Il fonde dans le village une « commune-modèle », où l’on trouve deux écoles, un dispensaire homéopathique, une banque, une caisse de retraite, etc. Le socialisme mis en pratique. En 1851, on annonce son Dictionnaire du peuple. Que son auteur appellera finalement le Dictionnaire universel (1854-1856). Le Coup d’État est passé.

bon-pour-cinq-francs

  1. Des livres contre l’Empire… et réciproquement (1852-1870)

Un lexicographe est né. Qu’a-t-il publié depuis la Révolution de février ? Des titres rares mais éloquents : L’abolition de la misère par l’élévation des salaires, de Girardin ; Histoire de la République française, de Colafru ; Organisation du crédit personnel et réel, mobilier et immobilier, de François Vidal ; Le médecin du peuple, du docteur homéopathe Mure ; Histoire des votes des représentants, par Raginel ; Histoire de la Révolution de février 1848, de Sarrans…

Puis vient le Dictionnaire universel qui connaît un réel succès en accueillant la démocratie, le féminisme, le mutuellisme, l’homéopathie, le mesmérisme, le fouriérisme, les débuts du spiritisme, le socialisme, le communisme – mal distingués – ; il fait l’apologie des hommes utiles et non des hommes célèbres ! Tout ce qui est progrès est reçu quitte à ce que l’auberge des mots paraisse un peu espagnole. L’ouvrage vise l’émancipation, la résistance au pouvoir impérial, l’expression des opinions minoritaires. L’audace est inouïe. Si les définitions sont souvent banales, les citations forment des morceaux d’anthologie, les exemples visent souvent les rois, les papes, les despotes, la police, la religion, l’exploitation des ouvriers, etc.

 

PROLÉTAIRE : « Les prolétaires de nos jours sont, comme les prolétaires de l’ancienne Rome, les misérables, les exploités, les esclaves, les meurt-de-faim, les damnés d’ici-bas. »

OUVRIER : « Une triste pensée vient forcément se présenter à l’esprit, c’est que l’ouvrier et l’ouvrière ne profitent pas de ce qu’ils produisent. »

CONCUBINE : Celle qui, n’étant point mariée avec un homme, vit avec lui comme si elle était sa femme légitime, et est souvent le modèle de toutes les vertus.

GENDARME : la gendarmerie est « devenue un instrument de règne et un moyen d’oppression » et « le gendarme et le sergent de ville sont devenus odieux au peuple. »

 

Les livraisons de ce dictionnaire bon marché circulent sous le manteau parmi les démocrates et les républicains. Barbès et Victor Hugo le réclament dans leur exil ; Proudhon y collabore. Le pouvoir concentre ses efforts sur la publication des Mystères du peuple, pendant que le dictionnaire jouit d’une étonnante mansuétude. Mais cela ne dure pas. Les Mystères du peuple sont condamnés en 1857. Peine maximale. Ouvrage saisi et détruit. Le Dictionnaire universel est condamné en 1858. Peine maximale. Ouvrage saisi et détruit. Le Dictionnaire français illustré, plus petit mais pas moins démocrate et anticlérical, est condamné en 1859. Peine maximale. Ouvrage saisi et détruit. Un acharnement exceptionnel et tombé dans l’oubli.

 

  1. Le Nouveau dictionnaire universel

Lachâtre s’exile à Barcelone pendant six ans. Il refait sa fortune et revient en 1864 et crée les Docks de la librairie et du commerce employant nombre de blanquistes et d’internationalistes. Il vend toutes sortes de produits, en quantité et à crédit. Il publie son Nouveau Dictionnaire universel. La doctrine d’ensemble demeure la même. Le spiritisme en plus. En témoignent ces quelques exemples donnés comme illustrations du fonctionnement linguistique des mots décrits :

« Crions haro sur le despotisme. » ;

« L’incohérence des religions est un sujet d’étude pour le libre penseur. » ;

« La peur est l’infirmité du pape. » ;

« Le républicanisme lutte avec le napoléonisme. »

L’avènement d’un monde meilleur auquel croyait Lachâtre ne débouche que sur la guerre de 1870 – il prend les armes – et la Commune – qu’il soutient. Nouveaux exils, nouveaux procès. Il publie le Capital de Marx en français, des textes socialistes et anticléricaux. France, Espagne, Belgique, Suisse, Italie : où qu’il soit, il publie !

 

  1. Un Dictionnaire La Châtre posthume

Rentré en France, il reprend les publications de propagande, puis lance, vers 1894, son Dictionnaire-journal avec, comme secrétaire de rédaction, l’anarchiste André Girard. Puis, à 83 ans, il commence à publier son Dictionnaire La Châtre « œuvre de propagande démocratique et sociale » en bonne partie posthume. La lutte par le dictionnaire doit continuer.

Dans son testament, Maurice Lachâtre lègue des actions à des collaborateurs qui « devront réunir leurs efforts pour continuer à coopérer à la propagation et à l’établissement des œuvres socialistes et anticléricales entreprises par la Librairie du Progrès ».

Sa librairie lui survivra et, en 1914, on pourra lire dans la brochure publiée pour le centenaire de sa naissance : « La Librairie du progrès n’est pas une entreprise commerciale ; son but est de répandre les meilleurs ouvrages qui ont pour objectif la propagande des idées d’avant-garde. »

Au fond, n’est-ce pas le but que se fixa Maurice Lachâtre durant toute sa carrière ?

 

Bibliographie

François Gaudin (dir), Dictionnaires en procès, coll. “La lexicothèque”, Editions Lambert-Lucas, 140 p. (2015)

–– Maurice Lachâtre., éditeur socialiste (1814-1900), Editions Lambert-Lucas, 467 p., (2014)

–– (éd.) Maurice Lachâtre, O Espiritismo. Uma nova filosofia, éd. Institut Lachâtre, Bragança Paulista, São Paulo, Brésil, 155 p., (2014)

–– (dir.), La lexicographie militante. Dictionnaires du XVIIIe et du XXe siècle, éd. Honoré Champion, 349 p., (2013)

–– (éd.), Maurice Lachâtre, Philosophie nouvelle. Le spiritisme, suivi de Henri Leboucher, Le Divinitisme, Publications des Universités de Rouen et du Havre, (2012)

–– et Jean-Yves Mollier (éds.) Cinq centimes par jour. Méthodes commerciales d’un éditeur engagé, Publications de l’Université de Rouen et du Havre, 84 p., (2008)

–– (dir.), Le monde perdu de Maurice Lachâtre (1814-1900), éd. Honoré Champion, 286 p., (2006)


Annexe

Voici le texte qui fut publié dans La Gazette des tribunaux le 25 septembre 1857

 

But du présent écrit:

Eugène Sue, l’auteur du livre pour la publication duquel ont été condamnés M. de La Châtre, Chabot dit Fontenay et Mme Dondey-Dupré, est mort pendant l’instruction. Il habitait Annecy, en Savoie, et sa rentrée en France lui était interdite. Il n’a pas été appelé à s’expliquer devant M. le juge d’instruction ; il n’a pas pu justifier son but moral, l’intention honnête de son livre, et de se défendre de l’accusation à la suite de laquelle est intervenu le jugement qu’on va lire.

Ce jugement ne se borne pas à condamner comme publicateurs les inculpés ; il a aussi, dans la forme la plus explicite, condamné le livre et flétri les sentiments de l’auteur de qualifications terribles, qui portent une profonde affliction dans les âmes des parents et des amis de l’illustre écrivain.

M de La Châtre, ami dévoué d’Eugène Sue, a interjeté appel pour s’efforcer d’obtenir de la Cour, la réformation de cette douloureuse sentence, non seulement, dans la partie où il est frappé lui-même d’une condamnation qu’il croit imméritée, mais surtout dans la partie qui pèse si cruellement sur la mémoire d’Eugène Sue.

Il lui a semblé que le meilleur moyen de faire connaître à la Cour l’esprit dans lequel le livre a été exécuté consisterait à extraire des préfaces et des notes les explications fournies à ce sujet par l’auteur. Nous espérons que la Cour n’y verra pas cette perversité systématique à laquelle a cru le Tribunal, quand il a placé en tête du jugement cette phrase qui résume toute la condamnation :

“L’auteur des Mystères du Peuple, Eugène Sue, n’a entrepris cet ouvrage et ne l’a continué que dans un but évident de démoralisation.”

Nous réunissons donc ici, d’abord le texte du jugement, puis les passages des préfaces et des notes qui nous semblent réfuter les divers motifs de la sentence, en indiquant d’ailleurs, ceux des passages incriminés à la défense desquels peuvent servir ces fragments de l’auteur.

 

COUR IMPERIALE DE PARIS (chambre correctionnelle)

Président : M. ZANGIACOMI,

Avocat général : M. BARBIER

Audience du mercredi

Jugement rendu le 25 septembre 1857

contre LES MYSTERES DU PEUPLE, par EUGENE SUE

Texte du jugement

1._“Attendu que l’ouvrage en seize volumes, intitulé les Mystères du Peuple ou Histoire d’une Famille de prolétaire à travers les âges, par Eugène Sue, est resté la propriété de La Châtre, aux termes d’un acte sous seing privé en date du 1er janvier 1854 ; qu’il l’a publié avec Chabot dit Fontenay ; que la veuve Dondey-Dupré l’a imprimé ;

2._“Attendu que si cet ouvrage a été commencé en 1849, il a été continué jusqu’en 1857 ; que, dès lors, ses publicateurs et imprimeur ne peuvent invoquer la prescription, puisqu’il a été publié et imprimé depuis moins de trois ans ; qu’en effet, les huit premiers volumes ont été l’objet de nouveaux tirages, ainsi qu’il résulte du procès verbal de commissaire de police Nusse, en date du 7 mai 1857 ;

3._“Attendu que l’auteur des Mystères du peuple, Eugène Sue, décédé au cours de la poursuite, n’a entrepris cet ouvrage en 1849 et ne l’a continué jusqu’en 1857 qu’en haine des institutions et du gouvernement de son pays, que dans un but évident de démoralisation ;

4._“Que l’on y trouve, en effet, dans chaque volume, à chaque page, la négation ou le renversement de tous les principes sur lesquels reposent la religion, la morale et la société ;

5._“Que la morale religieuse y est outragée et travestie, les bonnes mœurs outragées par des descriptions immorales, par des tableaux indécents, obscènes, la morale publique méconnue, abaissée par un système de réhabilitation d’actes aussi odieux que criminels flétris à toutes les époques et par toutes les sociétés ;

6._“Qu’Eugène Sue représente la France comme ayant été partagée de tous temps en deux races, l’une la race franque, conquérante et oppressive, l’autre la race gauloise, conquise et opprimée ; qu’il présente cette division de race comme ayant traversé tous les âges, s’étant perpétuée jusqu’à nos jours et ayant amené l’oppression de la classe de la société qu’il appelle la race des prolétaires, successeur des Gaulois, par une autre classe qu’il nomme celle des tyrans couronnés, casqués, mitrés, successeurs des Francs, qu’il excite les premiers à se compter et à faire aux seconds une guerre d’extermination ;

7._“Qu’à la tête de chacun des volumes des Mystères du peuple ; il a mis une légende qui contient un appel à l’insurrection ; qu’il fait l’apologie directe et la justification du massacre de septembre, du pillage, de l’incendie, du viol, du régicide, présentant ces actes criminels comme de justes et légitimes représailles que les prolétaires sont en droit d’exercer contre les souverains, la noblesse, les riches, le clergé, les puissants, non seulement à raison des souffrances que ceux qui exerceraient ces vengeances auraient pu endurer, mais encore en raison des maux soufferts par leurs aïeux et de ceux qui attendent leurs descendants ;

8._“Qu’il excite à arborer le drapeau rouge ; qu’il représente la propriété comme une usurpation ;

9._“Qu’il excite à la haine et au mépris du gouvernement établi par la Constitution, en faisant même, dans les deux volumes imprimés en 1857, appel à la République universelle, fondée sur le renversement du gouvernement français d’abord, et ensuite de tous les autres gouvernements ;

10._“Qu’il fait l’éloge des sociétés secrètes, en disant que les membres de cette société ne sont animés que les plus nobles sentiments ; qu’ils ne travaillent qu’à détruire les oppresseurs du peuple, que les insurgés sont d’honnêtes gens qui ne se battent que pour ne pas mourir de faim, pour sauver leurs filles de la prostitution ;

11._“Que la monarchie écrase le pays par la violence, le vol, le meurtre ; que les prolétaires ont toutes les vertus, et qu’il n’y a que vices et corruption partout ailleurs ;

12._“Attendu qu’il y a danger pour la société à laisser plus longtemps en circulation l’ouvrage des Mystères du Peuple ; qu’on ne saurait douter de ce danger en présence de la saisie de cet ouvrage, qui a été faite sur la plupart des membres des sociétés secrètes poursuivis et condamnés depuis plusieurs années ;

13._“Attendu, en conséquence, qu’il résulte de l’instruction et du débat qu’en publiant, en vendant et en mettant en vente depuis moins des trois ans l’ouvrage des Mystères du Peuple, par Eugène Sue, Maurice La Châtre et Chabot, dit Fontenay, le premier propriétaire, et tous deux publicateurs en commun dudit ouvrage, ont commis les délits : 1° d’outrage à la morale publique et religieuse et aux bonnes moeurs ; 2° d’outrage à la religion catholique ; 3° d’excitation à la haine et au mépris des citoyens les uns contre les autres ; 4° d’apologie de faits qualifiés de crimes ou de délits par la loi pénale ; 5° d’attaque contre le principe de la propriété ; 6° d’excitation à la haine et au mépris du gouvernement établi par la Constitution, délits prévenus et punis par les articles 6 de la loi du 17 mai 1819, 26 de la loi du 26 mai 1819, 1er de la loi du 25 mars 1822, 3 de la loi du 27 juillet 1849, et 3 et 4 du 18 août 1848 ;

14._“Que la veuve Dondey-Dupré, qui a imprimé Les Mystères du peuple, s’est rendue complice des dits délits en assistant, avec connaissance, La Châtre et Chabot, dit Fontenay, dans les faits qui ont préparé ou facilité ces délits et dans ceux qui les ont consommés, et en leur fournissant les moyens de les commettres ;

15._“Faisant l’application à tous les prévenus des dispositions des lois précitées et des art. 59 et 60 à la veuve Dondey-Dupré et de l’art. 464 à ladite ;

16._“Condamne Maurice La Châtre à un an de prison et à 6,000 francs d’amende ; Chabot dit Fontanay, à deux mois de prison et 2,000 francs d’amende, et la veuve Dondey-Dupré, à un mois de prison et à mille francs d’amende ;

17._“Ordonne la destruction des clichés et la suppression de l’ouvrage les Mystères du Peuple, par Eugène Sue, de tous les exemplaires saisis et de tous ceux qui pourront l’être, et en ordonne l’entière suppression ;

18._ “Ordonne l’insertion du présent jugement dans cinq journaux ;

19._ “Condamne Maurice La Châtre, Chabot et la veuve Dondey-Dupré aux frais ;

20._“Les condamne solidairement et par corps ;

21._“Fixe la contrainte, à l’égard de Maurice de La Châtre, à deux ans, à l’égard de Charbot et de la veuve Dondey-Dupré, la fixe à un an.”

 

Les commentaires sont fermés.