Soirée de janvier 2008 : Frédéric Ozanam

Christine Franconnet

présente

Frédéric Ozanam

Frédéric Ozanam
Frédéric Ozanam

31 janvier 2008

Pour écouter l’enregistrement de la soirée de lecture :

Licence Creative Commons « Frédéric Ozanam » de Christine Franconnet est mis à disposition selon les termes de la licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 3.0 non transposé

    Je suis heureuse d’avoir été invitée à faire cette présentation dans votre bibliothèque et je remercie mon collègue M. Nicolas Petit de m’avoir donné cette occasion de vous parler de Frédéric Ozanam. Pourquoi évoquer Ozanam ? Le 22 août 1997, sa béatification par le pape Jean-Paul II, au cours des Journées Mondiales de la Jeunesse, a permis au grand public de découvrir la figure d’un homme qui est surtout connu comme le principal fondateur de la Société de Saint-Vincent-de-Paul. Mais ce Lyonnais, ami de Jean-Jacques Ampère, fils du grand savant, était aussi professeur de littérature étrangère à la Sorbonne, spécialiste de Dante et du Moyen âge des temps barbares. Impliqué dans la vie de la cité, il eut une activité politique, essentiellement en 1848, lorsqu’il fonda un journal, L’Ère nouvelle, en compagnie du Père Lacordaire.

Pour ma part, j’ai été amenée à m’intéresser à Frédéric Ozanam au cours de mes études. Archiviste-paléographe, j’ai présenté une thèse, en 1976, sur « Frédéric Ozanam et la Seconde République » et dès 1974, j’ai participé à l’entreprise d’édition critique des Lettres de Frédéric Ozanam dont le tome 3 était alors en cours. L’édition est achevée depuis 1997, avec le tome 5. 1456 lettres ont ainsi été publiées. C’est ce travail de fond et de longue haleine qui est à la source de ma connaissance de Frédéric Ozanam. Dans les années qui ont suivi la béatification, trois colloques ont permis aux chercheurs d’approfondir plusieurs aspects de sa vie et de son action : à Paris, à l’Institut Catholique en 1997, à Lyon en 1998 et plus récemment à Paris, à la Bibliothèque nationale de France, en mars 2003. Ce dernier colloque a d’ailleurs été organisé pour fêter le cent cinquantième anniversaire de la naissance d’Ozanam mais surtout pour mettre en valeur le don fait par les descendants de ses archives qui sont entrées au Département des manuscrits de la BnF. Ozanam a eu une vie brève : c’est un homme de la 1re moitié du 19e siècle : il est né, à la fin du 1er Empire, le 23 avril 1813. Son enfance s’est déroulée pendant la Restauration et il avait 17 ans lors de la Révolution de 1830. Enfin, il a connu la Seconde République depuis l’époque enthousiaste de ses débuts en 1848 jusqu’au coup d’État du 2 décembre 1851 et les premières années du Second Empire car il est mort à Marseille le 8 septembre 1853. Cinquième enfant de Jean-Antoine-François Ozanam et de Marie Nantas, Ozanam est né à Milan. Sa mère est d’une famille de soyeux lyonnais. Son père, d’une famille originaire des Dombes s’est engagé dans l’armée et a fait la campagne d’Italie avec Bonaparte de 1796 à 1799. Puis, peu après son mariage, il devient commerçant mais connaît de nombreux déboires financiers. Installé à Milan en 1809, il se fait maître de pension puis, sous l’influence d’un beau-frère, décide de commencer des études de médecine. Un an plus tard, il est reçu docteur en médecine à Pavie. Quand la famille revient à Lyon, le jeune Frédéric est alors âgé de 3,5 ans. Du mariage de Jean-Antoine-François Ozanam et de Marie Nantas devaient naître quatorze enfants dont quatre seulement survécurent. Mais la fille aînée, Elisa, qui eut une grande influence sur la petite enfance du jeune Frédéric, meurt à 19 ans. Restent Charles-Alphonse, né en 1804, qui deviendra prêtre, Frédéric, et le dernier des enfants Ozanam, Charles, né en 1824, qui choisira la médecine. Malgré les deuils qui affligent sa famille, la jeunesse de Frédéric est protégée et heureuse. Dès le collège, où il fait ses études de 1822 à 1829, il noue de nombreuses amitiés. Beaucoup de lettres révèlent chez lui une intense soif de savoir, la joie de partager idées et opinions avec des amis de son âge. On peut penser en effet qu’il a souffert de l’écart d’âge avec son frère aîné, Alphonse, de neuf ans plus âgé, et avec le petit Charles, plus jeune de onze ans. En juillet 1829, à 16 ans, il devient bachelier ès lettres. Le docteur Ozanam veut faire de son fils un avocat ou un magistrat et, après une année de stage chez un avoué près du Tribunal de première instance de Lyon, Ozanam monte à Paris pour faire son droit. Ses études universitaires se situent entre novembre 1831 et septembre 1840, date à laquelle il sera lauréat du concours pour l’agrégation des facultés. C’est aussi de ces années étudiantes que date la fondation de la SSVP, en 1833. Le jeune homme est un étudiant brillant : en août 1834, il est licencié en droit, en mai 1835, il est licencié ès lettres, car il a tenu à faire des études de lettres parallèlement à ses études de droit. Le 30 août 1836, il est reçu docteur en droit. Peu tenté par le barreau, il espère beaucoup dans la création à Lyon d’une chaire de droit commercial dont il se préoccupe dès octobre 1836. Longtemps il est dans l’incertitude sur le choix d’une carrière, incertitude renforcée par l’opposition entre les projets que son père forme pour lui et ses goûts personnels qui l’attirent vers la littérature et l’enseignement. Mais il lui faut bien se résigner et, tout en poursuivant ses démarches pour la création de la chaire de droit commercial, il fait ses débuts au barreau de Lyon en janvier 1837. Son père lui accorde de retourner à Paris pour achever sa thèse de doctorat ès lettres et pour hâter la création de la chaire de droit commercial. Mais, à peine de retour dans la capitale, Frédéric doit revenir à Lyon, rappelé par la mort subite de son père. Anéanti par le chagrin, il reprend son travail d’avocat tout en persistant dans les démarches pour la chaire de droit commercial et en rédigeant sa thèse pour le doctorat ès lettres. Enfin, le 7 janvier 1839, il soutient brillamment son doctorat avec une thèse française intitulée Essai sur la philosophie de Dante. Nommé par le Conseil municipal de Lyon à la Chaire de droit commercial, il choisit ce dernier poste pour être auprès de sa mère mais celle-ci meurt début novembre 1839. Le cours de droit commercial commence mais voilà Ozanam déjà sur un autre projet, celui de succéder à Edgar Quinet à la chaire de littérature étrangère à Lyon. En définitive, Victor Cousin, devenu ministre de l’Instruction publique, pousse Ozanam à concourir pour l’agrégation des facultés qu’il vient de créer. Celui-ci, le 2 octobre 1840, sort premier de ce concours et se voit offrir aussitôt l’entrée à la Sorbonne avec la suppléance de Claude Fauriel, professeur de littérature étrangère. Parallèlement, sa situation personnelle change : il se fiance à Amélie Soulacroix, fille du Recteur de l’Académie de Lyon et se marie le 23 juin 1841, dans l’église Saint-Nizier de Lyon. Les nouveaux époux s’installent à Paris, après un voyage de noces en Sicile et Ozanam commence ses cours de littérature étrangère. Mais en juillet 1844, Claude Fauriel meurt subitement, Ozanam doit alors mener un combat très rude pour obtenir immédiatement la succession de celui-ci et n’obtient cette nomination qu’après de nombreuses démarches. Les oppositions sont fortes dans la mesure où on lui reproche sa jeunesse et ses opinions catholiques ouvertement affichées. A la fin 1844, il est nommé et sa carrière sera désormais assurée. De décembre 1846 à mai 1847 il effectue une mission d’études en Italie, avec son épouse et leur petite fille Marie, âgée de 18 mois. A Rome, reçu en audience par le nouveau pape Pie IX, il est témoin des premières mesures libérales du gouvernement pontifical et des manifestations enthousiastes des foules romaines. Le pape lui paraît être l' »envoyé de Dieu pour conclure la grande affaire du XIXe siècle, l’alliance de la religion et de la liberté. » Dès son retour en France, il appelle les catholiques à s’engager aux côtés de Pie IX, par un article paru dans le Correspondant quelques jours avant la Révolution de 1848 : c’est la phrase célèbre : “Passons aux Barbares et suivons Pie IX”. La République est proclamée le 25 février. Ozanam se rallie donc très vite à ce régime qui lui semble la meilleure expression politique de la démocratie mais n’oublie pas que la question sociale n’est pas résolue et qu’elle est bien plus importante que la question politique. Son action pendant la Seconde République ? une candidature sans grande conviction à l’Assemblée constituante, qui échoue, et surtout la création du quotidien L’Ère nouvelle qu’il fonde avec le Père Lacordaire, républicain du lendemain et modéré, et avec l’abbé Henri Maret, alors démocrate chrétien convaincu. Fondée pour contrebalancer l’influence, jugée néfaste, du journal de Louis Veuillot, l’Univers, elle vivra un peu plus d’un an et sera vendue en avril 1849 à un légitimiste, contre l’avis des ses rédacteurs. L’activité d’Ozanam dans le périodique est considérable car il y écrit 59 articles (Maret 43 et Lacordaire 10), sur deux thèmes essentiellement, la question sociale et la question italienne. Le quotidien connaît un grand succès dans les premières semaines de la république puis, la France évoluant vers une république conservatrice, elle perd peu à peu son influence. L’élection à la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte le 10 décembre 1848 est une déception pour Ozanam qui, comme tant d’autres, est aveugle sur les qualités politiques du Prince-Président. Le coup d’État du 2 décembre 1851 le prend au dépourvu. Dès 1849, la santé d’Ozanam s’était dégradée et en 1850, il avait dû cesser certains cours. Il était atteint d’une néphrite chronique d’origine tuberculeuse. Une nouvelle étape dans la maladie au printemps 1852 l’oblige à cesser définitivement tout enseignement, à partir en cure dans les Pyrénées, aux Eaux-Bonnes puis à s’installer à Biarritz. Il prend ensuite la décision de passer l’hiver en Italie, où le climat devrait être meilleur. Tout au long de 1853, c’est une évolution lente, avec parfois des rémissions. Après avoir séjourné à Pise, puis à Livourne et à Antignano, petit village en bord de mer, il revient en France, à Marseille le 1er septembre et y meurt le 8 septembre 1853.

La personnalité d’Ozanam

Un caractère anxieux et scrupuleux

Si on veut décrire la personnalité d’Ozanam, on est d’abord frappé par son caractère anxieux et scrupuleux. Les lettres de l’étudiant à Paris nous le montrent se plaignant assez souvent de l’éloignement d’une famille aimée et chaleureuse, des difficultés de ses études, de sa santé, de ses soucis financiers. Ce qui lui pèse surtout, c’est la difficulté à choisir une carrière, aggravée par le désaccord avec son père : Frédéric, par obéissance, fera un doctorat en droit, mais rêve d’étudier la littérature et à force d’obstination, convaincra son père de faire ces études littéraires en parallèle. Ozanam se sent faible et ses lamentations sur cette faiblesse ne sont pas de la coquetterie. Il écrit à sa mère : « J’étais justement dans un de ces jours d’abattement et de marasme qui ne reviennent que trop souvent pour moi, poursuivi d’un côté par la voix du devoir qui criait d’agir et d’un autre côté accablé d’une faiblesse insurmontable qui flétrissait toutes mes actions ». Cette inquiétude se retrouvera quand il commencera sa carrière universitaire : d’abord suppléant de Fauriel à la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne, il ne deviendra titulaire qu’en 1844 après une rude bataille pour cette nomination et au plus fort des luttes pour le monopole de l’Université. Anxieux, le professeur prépare ses cours avec un soin tout particulier : d’abord parce qu’il est paralysé par le trac avant de prendre la parole, ensuite par respect pour son auditoire. On sait que, très malade, il fera un dernier cours en 1852, qu’il terminera sur ces mots à ses étudiants : « C’est ici que nous altérons nos santés, c’est ici que nous usons nos forces ; je ne m’en plains pas : notre vie vous appartient, nous vous la devons jusqu’au dernier souffle, et vous l’aurez. Quant à moi, Messieurs, si je meurs, ce sera à votre service ». Ozanam se plaindra toujours « de sa lenteur et de sa facilité à perdre le temps », jugement très exagéré car entre 1845 et 1849, il publie une notice sur Claude Fauriel, une nouvelle édition de sa thèse sur Dante et la philosophie catholique au XIIIe siècle et ses deux volumes sur les temps barbares : Les Germains avant le christianisme et La civilisation chrétienne chez les Francs.

Un caractère passionné et imaginatif, sensible et délicat

Ce jeune homme anxieux est doué aussi d’un caractère passionné et imaginatif. Vers dix-huit ans, il est à l’âge de l’enthousiasme et des projets littéraires grandioses qu’il expose à ses amis Fortoul et Huchard, déjà partis pour Paris : « Si je veux faire un livre à trente-cinq ans, je dois commencer à dix-huit les travaux préliminaires qui sont en grand nombre. En effet, connaître une douzaine de langues pour consulter les sources et les documents, savoir assez passablement la géologie et l’astronomie pour pouvoir discuter les systèmes chronologiques et cosmogoniques des peuples et des savants, étudier enfin l’histoire universelle dans toute son étendue et l’histoire des croyances religieuses dans toute sa profondeur6 ». Rassurons-nous : conscient de l’énormité de la tâche, Ozanam demande de l’aide à ses amis pour former une équipe pluridisciplinaire… Le jeune Frédéric est plus porté vers l’histoire et la philosophie que vers les arts ou les romans : certes il fait des vers, il a un joli coup de crayon, il va parfois au concert mais ne fréquente ni les bals, ni les théâtres. D’ailleurs sa mère le lui a interdit, comme il l’avoue franchement à Chateaubriand à qui il rendait une visite de courtoisie en arrivant à Paris. En revanche, c’est dans la nature qu’il trouve la beauté : « Dans ces pays-ci, où l’homme a peu fait, dira-t-il des Pyrénées en 1852, je ne vois plus que les œuvres de Dieu et je le dis maintenant avec toute l’ardeur de la foi : Dieu n’est pas seulement le grand géomètre, le grand législateur, c’est aussi le grand artiste. Dieu est l’auteur de toute poésie, il l’a répandue à flots dans la création et s’il a voulu que le monde fût bon, il l’a aussi voulu beau7 ». Ozanam a toujours aimé voyager et, dans de nombreuses lettres, dépeint ses séjours et ses excursions avec une précision égayée par le sens du pittoresque. Il aime observer et comparer entre eux les pays ou provinces visités. Fin 1852, alors qu’il séjourne à Biarritz, déjà bien malade, il parvient à faire un bref voyage en Espagne dont il ne ressent guère de fatigue, tout à la joie de découvrir le pays du Cid. La gaieté n’est pas absente chez lui, ni le sens du comique dans ses joyeuses descriptions des colonies d’étudiants lyonnais à Paris et des fêtes du carnaval. On peut citer aussi quelques vers d’un poème qu’il écrivit en 1850 à l’intention de Jean-Jacques Ampère, alors qu’il séjournait en Bretagne chez leur ami commun l’écrivain Théodore de La Villemarqué. Voici le récit comique d’un tournoi de lutte bretonne :

Le combat s’échauffait. L’Hercule de céans
A saisi son rival entre ses bras géans;
Lorsque, lui se baissant pour recueillir sa force,
La chemise et la braie achèvent leur divorce
Et promettent soudain à ce peuple moral
Un spectacle nouveau, mais peu municipal.
Mais le maire veillait sur la vertu publique.
Magistrat courageux ! Sur le groupe athlétique
Il s’élance et mettant la pudeur en repos,
La canne officielle intervient à propos…

Allant de pair avec cette gaieté, on trouve aussi dans la correspondance, bien que beaucoup plus rares, de véritables cris d’indignation. Je n’en citerai que celui-ci : en juillet 1850, meurtri par les attaques de l’Univers qui laissait entendre qu’il reniait sa foi et qu’il abandonnait certains points de la doctrine chrétienne pour plaire aux non croyants, Ozanam répond à son ami Dufieux : « Un laïque sans autorité, sans mission, qui ne signe pas son nom, m’accuse d’avoir par lâcheté, par intérêt, trahi la cause commune, il se permet de me reprocher ce qu’il appelle mes reniemens ; là-dessus vous prenez l’alarme et vous commencez à craindre que je ne croye pas à l’enfer ! N’est-ce pas un grand mal, ajoute-t-il, et un désordre déplorable que deux laïques, en faisant une partie de dominos ou en fumant un cigarre, décident de traiter une thèse paradoxale qui leur plaît, la traitent séance tenante le soir même, et que le lendemain cette opinion insoutenable, provocatrice, passe d’un bout de la France à l’autre pour celle des catholiques et les voue à la détestation et au mépris ? « 

Un besoin du soutien moral de la famille et de l’amitié

Un caractère comme celui d’Ozanam, tel que nous venons de l’esquisser, anxieux et hésitant parfois mais aussi passionné et enthousiaste, avait comme il le dit lui-même « besoin des autres », c’est-à-dire de la famille et des amis pour pouvoir s’épanouir pleinement. Malgré les deuils qui ont affligé ses parents, la jeunesse de Frédéric a été protégée et heureuse. Il semble avoir été plus proche de sa mère que de son père dont il redoutait le mécontentement devant des résultats médiocres à certains examens de droit. L’étudiant compte beaucoup sur la correspondance régulière qu’il entretient avec sa mère à qui il confie : « Pour moi, jamais je ne suis sorti de cet entretien régulier, disons-le de cette espèce de confession domestique et filiale sans me sentir plus animé à faire le bien ». L’appui de ses parents manquera cependant assez vite au jeune homme puisque le docteur Ozanam meurt subitement en mai 1837 et que sa femme décède deux années plus tard. Anéanti, Frédéric confie en ces termes son désarroi à Jean-Jacques Ampère : « Rien ne saurait remplacer le sentiment filial qui me faisait confondre en quelque sorte mon existence avec celle d’un père et d’une mère bien aimés, de manière que le « moi » se perdait dans le « nous ». Les derniers mois de l’année 1839 sont fort tristes. Ozanam se sent très seul, chargé de la responsabilité de son jeune frère. Il hésite beaucoup sur son avenir, tiraillé entre la perspective d’une vocation religieuse, sous l’influence du Père Lacordaire qui entreprend alors la restauration de l’ordre dominicain en France, et la possibilité d’un mariage. Ce sera la voie du mariage que choisira Ozanam, qui se fiancera à la fin de 1840 avec Amélie Soulacroix, fille du recteur de l’Académie de Lyon. « Dieu m’a fait rencontrer, annonce-t-il à son cousin Falconnet, cet inappréciable bien que je te disais si difficile à trouver pour moi : une compagne qui pût remplir le vide laissé par ma pauvre mère, qui réunît aux vertus essentielles le double mérite d’un sens pratique exercé aux devoirs positifs du ménage, et d’une intelligence assez élevée, assez cultivée pour s’intéresser aux travaux littéraires de ma vocation, pour les aimer, les respecter par conséquent et devenir une inspiration au lieu d’un obstacle. La Providence lui a donné de plus un admirable talent musical qui la classe parmi les meilleures artistes de notre ville, et des grâces extérieures auxquelles ma philosophie n’est pas du tout insensible ». Il y a dans cette description des qualités de sa future épouse un côté qui paraît égoïste mais le tempérament anxieux, sensible et passionné d’Ozanam trouvera effectivement dans l’amour pour Amélie un appui solide. Les lettres des fiançailles, qui sont publiées dans le tome 2 de la correspondance et qu’il faudrait lire dans leur ensemble, montrent l’approfondissement du sentiment d’Ozanam qui sera bientôt très amoureux : « Vous me trouverez bien tendrement épris ; mais je ne m’en cache pas, encore que je ne puisse m’empêcher quelquefois d’en rire : je me croyais le coeur plus bronzé ». Peu de temps avant son mariage, il écrit à sa fiancée : « Le Moi m’est vraiment importun et odieux, cette solitude égoïste ne va pas aux besoins de mon caractère : il me faut l’entourage moral de la famille, le sentiment du Nous… Désormais, nous dirons nous : il n’y aura plus d’isolement, et ce ne sera plus la simple présence du souvenir de l’un à la pensée de l’autre, ce sera la confusion déjà complète de deux destinées… ». Entre Amélie et Frédéric, ce sera une complicité grandissante, renforcée sans doute par les épreuves : les fausses couches avant la naissance de la petite Marie, le 24 juillet 1845, et la longue maladie de Frédéric. Il y a peu de lettres à Amélie après leur mariage, mais dès qu’une tournée de baccalauréat entraîne le professeur en province, il écrit tous les jours à son épouse, sinon deux fois par jour. Pour Ozanam, sa femme est « la compagne de sa vie et l’associée de toute sa destinée ». Lors du séjour en Italie, pour entraîner la jeune femme à la maîtrise de l’italien, il lui donne à traduire les fioretti de saint François et c’est la traduction d’Amélie qui sera publiée par la suite dans l’ouvrage Les poètes franciscains en Italie, signe qu’Ozanam avait bien trouvé en sa femme une associée à ses travaux. Outre l’appui du cercle familial, les amitiés seront pour Ozanam une aide précieuse : amitiés lyonnaises du collège royal, puis amitiés estudiantines à Paris où se mêlent Lyonnais et nouveaux venus. La Société de Saint-Vincent-de-Paul elle-même a été fondée par six jeunes gens, liés déjà entre eux par l’amitié. Toute la jeunesse d’Ozanam est marquée par les lettres échangées avec les amis et peu sont ensuite perdus de vue. Adulte, il passe beaucoup de temps en démarches pour aider ceux qui font appel à lui. On admire la patience avec laquelle il intervient pour aider son ami de jeunesse, Alexandre Dufieux, à débrouiller des affaires commerciales très enchevêtrées. Il renseigne obligeamment sur le choix d’un bon dentiste le poète dalmate Niccolò Tommaseo, venu plaider à Paris la cause de Venise assiégée par les Autrichiens. Il s’informe pour conseiller Auguste Génin, gérant de la Compagnie de gaz de Lons-le-Saunier, qui craint de devoir payer une amende pour n’avoir pas accompli certaines démarches en temps voulu. Je voudrais dire quelques mots sur l’amitié « paradoxale » d’Ozanam avec Jean-Jacques Ampère, ainsi qu’elle a été présentée dans l’annonce de cette conférence. Fils du physicien André-Marie Ampère, né le 12 août 1800, Jean-Jacques Ampère devient orphelin de mère à l’âge de trois ans. Très tôt, il montre des dons pour la littérature, supplée Claude Fauriel à la chaire de littérature étrangère à la Sorbonne (1830), supplée François Villemain dans la chaire de littérature française, est maître de conférences à l’École normale de 1830 à 1834 où il donne un cours de littérature étrangère. Nommé en 1833 à la chaire de littérature française au Collège de France, il occupera cette chaire jusqu’à sa mort en 1864, mais par éclipses en raison de ses très nombreux voyages. Il est élu à l’Académie des inscriptions et belles-lettres en 1842 et à l’Académie française le 22 avril 1847. Il écrit dans le Globe, dans la Revue des deux mondes. Il est l’auteur notamment d’une Histoire littéraire de la France avant le XIIe siècle, d’une Histoire de la formation de la langue française, et de plusieurs récits de voyage. Dans la vie de Jean-Jacques Ampère les amitiés ont beaucoup compté : parmi ses amis, citons Chateaubriand, Ballanche, Sainte-Beuve, Mérimée, Adrien de Jussieu, fils du naturaliste, et Alexis de Tocqueville. A l’âge de vingt ans, il s’éprend de Madame Récamier, alors âgée de quarante-trois ans, dont il devient l’amoureux platonique puis l’ami fidèle. Il restera célibataire mais, en 1853, il se prend de passion pour Louise Cheuvreux, une jeune femme malade rencontrée à Rome. Celle-ci meurt en 1859 et Ampère, à la fin de sa vie est accueilli dans la famille Cheuvreux. Il meurt subitement à Pau en 1864, laissant le souvenir d’un esprit très brillant mais touche-à-tout, qualifié par Sainte-Beuve de « polygraphe ». A peine arrivé à Paris, pour faire ses études de droit Ozanam était allé rendre une visite de courtoisie à André-Marie Ampère, sur la recommandation du libraire lyonnais Périsse, cousin du savant. Le jeune homme se plaignant de l’ambiance détestable de la pension où il était logé depuis quelques jours, Ampère lui proposa de prendre pension chez lui, et d’occuper la chambre de son fils Jean-Jacques, parti s’installer en ville. Cette hospitalité permit à Ozanam de profiter de la conversation du savant, de rencontrer ses amis, et surtout de faire la connaissance de son fils. Il est fasciné par cet aîné brillant et spirituel avec qui il a en commun le goût de la littérature, des langues, et une passion pour les voyages. La passion d’Ampère pour les voyages est telle que ses amis le comparent au Juif errant, Sainte-Beuve a une jolie formule « Ampère faisait l’école buissonnière en grand ».

Toute sa vie, Ampère soutiendra Ozanam dans sa carrière, le conseillant et le guidant.

Ce qu’on devine dans la correspondance d’Ozanam, ce sont les inquiétudes qu’il ressent pour son ami. Ampère était un original, très brillant causeur, mais sans doute assez instable et l’accueil du ménage Ozanam, chez qui il va souvent dîner, avec qui il visite l’Exposition universelle à Londres en 1851, est vraiment pour lui source de réconfort. Contrairement à André-Marie Ampère, catholique fervent, son fils Jean-Jacques s’était éloigné du catholicisme, sans y être hostile cependant. Pour Ozanam, qui a été élevé à la fois dans la crainte et dans l’amour de Dieu, et qui ne cessera jamais de demander des prières pour le repos de son âme, l’attitude religieuse d’Ampère est une inquiétude constante. Mais c’est en août 1851 qu’il manifeste ouvertement sa préoccupation dans une lettre à Jean-Jacques Ampère, alors sur le point de partir pour l’Amérique. « Je ne pouvais vous dire de vive voix ce qui faisait le fond de ma tristesse. Je ne pouvais le dire parce que je ne voulais pas que vous fussiez obligé de me répondre, et si je vous l’écris maintenant, c’est qu’il est trop tard pour que vous me répondiez. Si mon épanchement est indiscret, les vagues qui vous poussent vers l’Amérique en emporteront la mémoire… » Laissant ainsi à Ampère la liberté de ne pas lui répondre, Ozanam continue : « vous remplissez tous les devoirs du christianisme envers les hommes, mais ne faut-il pas les remplir envers Dieu ? …. Vous m’avez plus d’une fois laissé pressentir que ces pensées n’étaient pas éloignées de votre cœur. L’étude vous a fait connaître tant de grands chrétiens ; vous avez vu autour de vous tant d’hommes éminens finir chrétiennement leur vie. Ces exemples vous sollicitent mais les difficultés de la foi vous arrêtent. » La réponse d’Ampère, deux jours plus tard, sera brève, chaleureuse, mais, utilisant la liberté qu’Ozanam lui avait laissée, il refuse toute discussion : «Vous, m’offenser ! eh mon Dieu ! Vous ne seriez pas mon ami si vous n’aviez pas tout cela dans le cœur, je le savais bien quand vous ne me l’auriez pas dit. Permettez-moi de ne pas vous répondre et croyez que le spectacle de l’orthodoxie catholique dans une intelligence comme la vôtre est pour moi une prédication plus éloquente que toutes les paroles. »

Ozanam, respectant la liberté de son ami, ne reviendra plus sur le sujet.

J’ai tenu à citer cette lettre car elle met bien en valeur un des aspects de sa personnalité : enthousiaste, chaleureux, convaincu, il est aussi plein de délicatesse, soucieux de ne pas blesser les convictions intimes de ceux qu’il côtoie. Renan, qui l’eut comme professeur à la Sorbonne, disait « Ozanam, ah que nous l’aimions ! » L’action : Ayant esquissé les traits les plus marquants de la personnalité d’Ozanam, je voudrais maintenant présenter ce que fut son action. Elle se fonde sur la conviction que les chrétiens doivent être présents dans le monde et agir en médiateurs. Il veut être présent, en trois domaines : concilier la science et le christianisme, travailler à l’alliance de la liberté et de la religion, s’interposer entre ceux qui n’ont rien et ceux qui ont trop.

Concilier la science et le christianisme

A l’âge de dix-huit ans, dans une lettre à ses amis Fortoul et à Huchard du 15 janvier 1831, il confie un projet grandiose : dégager, dans les civilisations qui ont précédé la révélation chrétienne, les vérités sous les erreurs qui les enveloppent : « Ce que je crois pouvoir assurer, c’est qu’il y a une Providence et que cette Providence n’a point pu abandonner pendant six mille ans des créatures raisonnables, naturellement désireuses du vrai, du bien et du beau, au mauvais génie du mal et de l’erreur… et que par conséquent il y a eu des vérités de par le monde. Ces vérités, il s’agit de les retrouver… « . On sent ici sur le jeune homme l’influence du traditionalisme, doctrine selon laquelle au principe de toute connaissance se trouve une révélation primitive que prolonge et enrichit la révélation chrétienne. Il commence effectivement des travaux en ce sens, avec une très grande curiosité d’esprit et publie des articles sur les philosophies orientales dans diverses revues. De ce premier élan de la jeunesse, même s’il ne continue pas vraiment dans ce type de recherches, Ozanam n’abandonnera rien, lui qui écrira : « J’ai toujours estimé que les laïques serviraient encore mieux la foi en s’emparant de tous les détails de la science pour les traiter chrétiennement, qu’en restant dans les généralités de l’apologétique où les théologiens ont laissé peu de choses à faire ». Ses cours à la Sorbonne, base des publications ultérieures, traitent de la littérature allemande au Moyen âge, des Nibelungen et de la poésie épique, du Saint Empire romain au Moyen âge, du Purgatoire de Dante, de la civilisation au Ve siècle. Lors d’un voyage à Rome, en 1833, Ozanam visitant au Vatican la chambre de la Signature dans les appartements de Jules II, avait remarqué la figure de Dante dans la fresque de Raphaël La Dispute du Saint-Sacrement. Sur les conseils de Jean-Jacques Ampère, il consacra sa thèse de doctorat es lettres à un Essai sur la philosophie de Dante, soutenue en 1839, et par là se trouve être un des premiers Français à avoir renouvelé l’intérêt pour Dante au XIXe siècle. Mais l’ambition d’Ozanam va plus loin. Il souhaite écrire « l’histoire littéraire des temps barbares, l’histoire des lettres et par conséquent de la civilisation depuis la décadence latine et les premiers commencements du génie chrétien jusqu’à la fin du XIIIe siècle » et cela dans l’idée de « faire connaître cette longue et laborieuse éducation que l’Eglise donna aux peuples modernes ». Ozanam veut garder à la fois sa liberté de chrétien et sa liberté d’historien. Il l’annoncera clairement à ses étudiants : « Je me renferme dans mon métier d’historien et de critique. Je le ferai chrétiennement, c’est-à-dire franchement, c’est-à-dire que j’y porte mes convictions et que je ne les cache pas. Mais je n’y perds rien de ma liberté dans ‘l’appréciation des événements ». Etre chrétien et universitaire, l’enjeu est difficile à tenir, dans les années 1840, au plus fort des querelles sur le monopole de l’enseignement. La revue catholique modérée le Correspondant, à laquelle Ozanam collabore, ayant publié quelques attaques contre l’Université, Ozanam explique à son rédacteur Foisset sa position vis-à-vis de l’institution à laquelle il appartient : « De même que vous ne pourriez point concourir à la rédaction d’un recueil qui attaquerait tous les jours dans ses plus incontestables misères la magistrature à laquelle vous appartenez, de même il est contraire à toute notion d’ordre, de bienséance et d’honneur que nous autres, revêtus du ministère de l’enseignement, nous nous prêtions à une oeuvre dont le but constant serait de déconsidérer, dans ses chefs ou dans son organisation intérieure, l’Université qui nous donne la parole dans ses chaires. Ne dites pas que nous sacrifions ainsi notre indépendance ; nous en usons peut-être avec courage en combattant, dans ce poste même où l’on fait l’honneur de nous appeler, les doctrines de ceux qui furent nos maîtres, mais les doctrines, en respectant les hommes, les talents, les personnes ». Cette position mesurée, Ozanam va s’efforcer de la conserver au cours de ces années agitées. On le voit ainsi écrire, à la demande du ministre Villemain et après beaucoup d’hésitations, une réfutation du Monopole universitaire destructeur de la religion et des lois, ouvrage polémique dirigé contre l’université. Mais quand Charles Lenormant voit son cours envahi par des manifestants, il viendra en personne soutenir son collègue. L’annonce de sa nomination à la chaire de littératures étrangères est pour lui un soulagement : « Je ne puis plus douter d’une volonté particulière de la Providence, en me voyant à cet âge, dans un tems si difficile, malgré tant d’obstacles qui semblaient insurmontables, arrivé à une position inamovible, indépendante, dotée d’honorables avantages, assuré de pouvoir désormais remplir sans crainte tous mes devoirs ».

Concilier la religion et la liberté

Légitimiste dans sa jeunesse, issu d’une famille lyonnaise dont certains membres avaient été canonnés sur la place des Brotteaux en 1793, il n’approuve cependant pas l’action des ultras mais est bouleversé par la Révolution de Juillet et par ses attaques contre le clergé. Par la suite, la monarchie louis-philipparde ne suscitera plus chez lui ni enthousiasme ni révolte mais « un loyalisme sans élan, bien près de l’indifférence ». Le combat pour l’alliance de la religion et de la liberté se place plutôt sur le terrain universitaire. Dans les luttes menées alors par les catholiques, des tendances diverses se font jour et Ozanam, partisan du pluralisme, ne s’en plaint pas : à ses yeux, il importe de séparer « la cause de l’Église d’avec celle d’un parti, si respectable qu’il soit [c’est-à-dire le légitimisme]. La position modérée d’Ozanam va évoluer rapidement à la suite de son séjour en Italie, de décembre 1846 à mai 1847. Témoin de l’enthousiasme des foules romaines pour les premiers actes libéraux du pontificat de Pie IX, il est persuadé que le pape « est l’envoyé de Dieu pour conclure la grande affaire du XIXe siècle, l’alliance de la religion et de la liberté » comme il l’écrit à Dom Guéranger, le 29 janvier 1847. Son retour en France n’affaiblit pas un enthousiasme qu’il essaie de faire partager à tous les catholiques en publiant dans le Correspondant du 10 février un article célèbre « Les dangers de Rome et ses espérances ». « Sacrifions nos répugnances et nos ressentiments pour nous tourner vers cette démocratie, vers ce peuple qui ne nous connaît pas. Poursuivons-le non seulement de nos prédications mais de nos bienfaits. Aidons-le non seulement de l’aumône qui oblige les hommes, mais de nos efforts à l’effet d’obtenir des institutions qui les affranchissent et les rendent meilleurs. Passons aux barbares et suivons Pie IX ! ». Cette exhortation soulève les protestations de catholiques légitimistes, de Montalembert et de modérés comme le magistrat Théophile Foisset. De fait, Ozanam, spécialiste du Moyen Âge et plus particulièrement des temps barbares, assimile son époque au VIIIe siècle quand le pape Grégoire III, révolté contre l’empereur byzantin, se tourna vers Charles Martel et les Francs. Il assimile barbares, peuple et démocratie. A Foisset, il précise sa pensée : « Et en disant passons aux barbares, je demande que nous fassions comme le Pape, qu’au lieu d’épouser les intérêts d’un ministère doctrinaire, ou d’une pairie effrayée, ou d’une bourgeoisie égoïste, nous nous occupions du peuple qui a trop de besoins et pas assez de droits, qui réclame avec raison une part plus complète aux affaires publiques, des garanties pour le travail et contre la misère, qui a de mauvais chefs, mais faute d’en trouver de bons… » Or cette lettre est écrite le 22 février 1848, le Gouvernement provisoire s’installe le 24 et la République est proclamée le 25. Ozanam entre aussitôt dans la lutte politique avec la fondation de l’Ere nouvelle, journal imprimé par une association d’ouvriers typographes, dont le premier numéro paraît le 15 avril 1848. Continuant ses cours à la Sorbonne, au lendemain de la Révolution de Février il s’écrie à la fin de son cours sur le Purgatoire de Dante : « Vous m’avez toujours connu passionné pour la liberté, pour les conquêtes légitimes des peuples, pour les réformes qui moralisent les hommes en les relevant, pour ces dogmes d’égalité et de fraternité qui ne sont que l’avènement de l’Evangile dans le domaine temporel ». En avril 1848, les membres d’un club lyonnais lui offrent de présenter à Lyon sa candidature à l’Assemblée constituante. Ozanam hésite beaucoup, consulte amis et parents et se décide à accepter. C’est en effet un moyen de répandre les idées qui lui sont chères, c’est-à-dire une acceptation loyale de la république comme un progrès car un retour à la royauté est devenu impossible ; mais cette république doit être pacifique et protectrice de toutes les libertés ; enfin il faut travailler à toutes les institutions qui pourront améliorer le sort des ouvriers. Il affirmera plus tard : « Ce que je sais d’histoire me donne lieu de croire que la démocratie est le terme naturel du progrès politique et que Dieu y mène le monde ». Il n’est pas élu à Lyon, en réalité à son grand soulagement mais il manifeste une grande activité, est membre de deux ou trois clubs, participe aux élections de la Garde nationale dont il est membre et mais donne surtout son temps à L’Ère nouvelle où il écrit, dans les premiers mois, de nombreux articles : on a déjà dit qu’il y avait donné 59 articles sur deux thèmes essentiellement, la question sociale et la question italienne. Après les élections à la Constituante, la situation politique se fait plus tendue. Les difficultés financières du gouvernement entraînent la suppression des ateliers nationaux de Paris, ce qui provoque, du 23 au 26 juin, une grave insurrection, véritable guerre sociale. L’Assemblée supprime, le 24 juin, la Commission exécutive et la remplace par un chef du pouvoir exécutif, le général Cavaignac. La lutte est très meurtrière, des gardes nationaux de province viennent se joindre à la troupe et aux gardes mobiles pour rétablir l’ordre. Ozanam et deux autres membres de la SSVP décident d’aller trouver l’archevêque de Paris, Mgr Affre, pour le convaincre de se faire médiateur au milieu de cette guerre civile. Ils l’accompagnent d’ailleurs jusqu’au Pont Royal mais s’arrêtent là à la demande de l’archevêque, car ils étaient en uniforme de garde national. On sait que Mgr Affre mourut sur les barricades au faubourg Saint-Antoine, tué par une balle perdue. La réaction fut violente : plus de trois mille insurgés furent emprisonnés ou transportés en Algérie,  des lois limitèrent la liberté des clubs et de la presse. Dans un article de l’Ere nouvelle « Les coupables et les égarés », Ozanam s’efforce d’apaiser la violence de la réaction, Dans ce contexte, les élections municipales de la fin juillet et les élections des conseils généraux à la fin août, donnent aux conservateurs une majorité d’autant plus ample que légitimistes et orléanistes se sont unis contre les républicains, pour la défense de l’ordre social ; ainsi commence à s’organiser le « parti de l’Ordre », ou parti de la rue de Poitiers (du nom de son adresse à Paris), au moment où s’élabore la Constitution, qui fut adoptée le 4 novembre 1848 par 733 voix contre 42, et qui donne le pouvoir exécutif à un président de la République, élu au suffrage universel pour quatre ans, et le pouvoir législatif à une assemblée unique élue au scrutin de liste pour trois ans ; le droit au travail, initialement prévu, est remplacé par le droit à l’assistance. L’évolution rapide de la Seconde République vers une république conservatrice, et l’évolution parallèle de la plus grande partie des catholiques ne font pas céder Ozanam sur ses positions. Il se veut du « parti de la confiance ». « J’ai cru, je crois encore à la possibilité de la démocratie chrétienne, je ne crois même à rien d’autre en matière de politique… Si je me fatigue bientôt des controverses qui agitent Paris, je suis déchiré du spectacle de la misère qui le dévore » écrit-il en septembre 1848. C’est avec inquiétude qu’il voit disparaître, en Italie d’abord et en France ensuite, ses espoirs d’alliance entre la religion et la liberté : « On ne voit plus que gens qui rêvent de l’alliance du trône et de l’autel. Personne ne se souvient de l’effroyable irréligion où ces belles doctrines nous avaient menés ». S’il n’intervient pas plus tard dans les polémiques nées de la loi Falloux, il n’en attend aucun bien : « Soyez-en sûr et répétez-le, depuis qu’on a rendu au clergé un banc des évêques au Conseil de l’université, depuis qu’on a cherché à faire des curés autant d’agents électoraux, nous perdons du terrain à Paris, et les prêtres respectés en février 1848 recommencent à être insultés dans les rues ». On sait que la majorité des catholiques ne suivra pas cette position, se jetant dans les bras du parti de l’ordre. Dans les mois qui séparent les journées de juin de l’élection du Prince-Président, Louis-Bonaparte, L’Ère nouvelle se trouve de plus en plus isolée, alors qu’Ozanam y publie une série d’articles fondamentaux sur la question sociale. Le journal radicalisant ses opinions, Ozanam n’y écrit plus guère après octobre 1848 mais ne veut pas se désolidariser de ses rédacteurs. « J’ai fait de la politique comme j’ai fait le service de la garde nationale, pour le besoin du moment : mais je ne suis pas plus journaliste que soldat de métier », écrit-il à son ami Lallier, 12 avril 1849. Ceci est assez inexact et traduit son découragement devant l’échec de L’Ère nouvelle. Ozanam s’est certes senti obligé de se lancer dans la vie politique vu les circonstances. Il y avait là une occasion de combattre l’influence de l’Univers qu’il jugeait désastreuse. Il y avait là l’occasion de faire connaître ses opinions en matière sociale auprès des catholiques mais aussi auprès du peuple. Il y avait là encore une fois l’occasion de répondre à l’appel qui lui était fait : remplir un rôle de médiateur que, dans son esprit, le titre de chrétien rend obligatoire.

L’action charitable et la question sociale

De la découverte de la misère à la réflexion sur le rôle de la charité

On l’a vu, Ozanam n’a pas cherché vraiment l’action politique. Son action, celle d’ailleurs qui l’a rendu célèbre, c’est son rôle dans la création et l’animation de la Société de Saint-Vincent-de-Paul qui née en 1833, s’est développée jusqu’à atteindre de nos jours environ 47 000 « conférences » à travers le monde, réunissant plus de 600 000 membres actifs répartis dans 132 pays sur les cinq continents. Comme Ozanam le racontera lui-même, vingt ans après, dans un discours à la conférence de Florence du 30 janvier 1853, la première conférence de charité fut créée par un groupe de jeunes gens en réponse à l’interpellation d’autres jeunes gens « où sont les œuvres qui démontrent votre foi et qui peuvent nous la faire respecter et admettre ? » Les circonstances de la création de la première conférence de charité sont assez connues, même si elles ont malheureusement donné lieu à une polémique postérieure concernant les rôles respectifs d’Ozanam et d’Emmanuel Bailly, le premier président de la Société de Saint Vincent de Paul. Bailly joua un rôle important puisqu’il avait créé à Paris un foyer d’étudiants catholiques, et des conférences : conférence de droit, conférence d’histoire, qui étaient des cercles de réflexion et de discussion entre jeunes gens de toutes opinions qui débattaient de sujets divers. C’est au cours d’une séance de la Conférence d’histoire que les catholiques furent interpellés sur leur foi et leurs œuvres. On pense que c’est un ami d’Ozanam, Le Taillandier, qui lança, dans les discussions entre amis qui avaient lieu après les conférences, l’idée d’action charitable et cette idée fut reprise par Ozanam et proposée à ses amis. Encouragés par Emmanuel Bailly, ils allèrent d’abord trouver le curé de Saint-Étienne du Mont qui leur proposa de faire le catéchisme ce qui ne correspondait pas à ce qu’ils cherchaient. Puis ils s’adressèrent à sœur Rosalie Rendu, Fille de la Charité dans le quartier Mouffetard, qui leur donna des bons de pain à distribuer à des familles pauvres. Ni Ozanam ni Bailly ne prirent un jour tout seuls la décision de fonder une conférence de charité, devenue SSVP. Elle est le fruit de l’activité débordante de six jeunes étudiants, dont l’aîné avait 23 ans et le plus jeune 19, soutenus par un homme de bien, Emmanuel Bailly. Mais Ozanam y a joué un rôle de « catalyseur » en ce sens qu’il avait une très grande influence sur ses amis. Dès les années 1830, Ozanam est convaincu que la grande question n’est pas une question politique mais une question sociale. La situation est en effet très critique comme en témoignent les différentes révoltes populaires de ces années, comme les révoltes des canuts lyonnais en novembre 1831 et en avril 1834 par exemple. Dans une lettre du 21 juillet 1834 FO écrivait à son jeune cousin Falconnet : « Or nous autres nous sommes trop jeunes pour intervenir dans la lutte sociale ; resterons nous donc inertes au milieu du monde qui souffre et qui gémit ? Non il nous est ouvert une voie préparatoire : avant de faire le bien public, nous pouvons essayer de faire le bien de quelques-uns, avant de régénérer la France, nous pouvons soulager quelques-uns de ses pauvres ». Les jeunes gens de la SSVP pourraient jouer le rôle de médiateurs entre ce qu’il appelle la puissance de l’or et la puissance du désespoir : « La question qui divise les hommes de nos jours n’est plus une question de formes politiques, c’est une question sociale, c’est de savoir qui l’emportera de l’esprit d’égoïsme ou de l’esprit de sagesse ; si la société ne sera qu’une grande exploitation au profit des plus forts, ou une consécration de chacun pour le bien de tous et surtout pour la protection des faibles. Il y a beaucoup d’hommes qui ont trop et veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d’autres qui n’ont pas assez, qui n’ont rien, qui veulent prendre, si on ne leur donne pas. Entre ces deux classes d’hommes, une lutte se prépare ; et cette lutte menace d’être terrible : d’un côté, la puissance de l’or, de l’autre, la puissance du désespoir. Entre ces armées ennemies, il faudrait nous précipiter, sinon pour empêcher, au moins pour amortir le choc. Et notre âge de jeunes gens, notre condition médiocre nous rendent plus facile le rôle de médiateurs que notre titre de chrétien nous rend obligatoire. Voilà l’utilité possible de la Société de Saint-Vincent de Paul. » à Louis Janmot, 13 novembre 1836. La SSVP est une école d’apprentissage de ce qu’est la misère : Ozanam dans ses articles de L’Ère nouvelle utilisera souvent son expérience, décrivant avec précision l’horreur de la misère et de la promiscuité et il en tirera une légitimité de ses opinions sur la question sociale. Mais découvrant la pauvreté dans les années 1830, il en découvre la véritable dimension sociale: les classes laborieuses se rendent compte de leur situation comme « classe ouvrière » et des conflits terribles sont en perspective. Grâce à la SSVP, il souhaite montrer au monde de son temps et aux chrétiens eux-mêmes, trop souvent affadis, ce qu’est le christianisme vrai et vécu. Il veut montrer que le christianisme apporte sur le plan social même le seul principe efficace de toute justice et de toute réforme : le respect et l’amour du prochain, la charité. Les conférences de Saint Vincent de Paul ouvrent l’esprit et le cœur des confrères. Et surtout elles développent un esprit de charité, ferment de restauration chrétienne de toute la société, même si les Conférences en tant que telles ne s’occupent pas de travailler à une réforme des institutions. Ainsi, on passe de la charité comme moyen de conserver la foi des jeunes gens à l’engagement dans la vie publique. Ces deux aspects sont au fond, dans la pensée d’Ozanam, indissociables, puisqu’un chrétien est obligé d’agir, dans tous les domaines, en conformité avec sa foi.

La doctrine sociale de Frédéric Ozanam

Cette doctrine sociale s’élabore très tôt, déjà en 1831, par la critique des saint-simoniens venus à Lyon en mission. Puis son cours de droit commercial, commencé en 1839, lui permet de préciser sa pensée. Il est défiant à l’égard de ce que nous appellerions un libéralisme sauvage, et à l’égard du saint-simonisme qui considère la doctrine chrétienne comme périmée parce que la marche de la civilisation l’aurait dépassée et qui accueille une nouvelle religion d’origine panthéiste fondée sur le mouvement de l’humanité vers un progrès sans limites. Or pour Ozanam, il n’y a de progrès que par le christianisme. Il professe une doctrine sociale « réformiste » fondée à la fois sur la liberté, l’association, et la recherche du progrès par le christianisme. En 1848, dans sa candidature à l’Assemblée constituante, il exprime de nouveau sa politique sociale : « Je veux avec le respect de la propriété et de l’industrie libre et du commerce, toutes les institutions qui pourront améliorer, renouveler la condition des ouvriers. Je veux moins l’organisation du travail que celle des travailleurs, par des associations volontaires, soit entre eux, soit avec les maîtres. » (à Louis Gros, 30 mars 1848, Lettres, tome III, p. 402). L’association c’est une constante dans la pensée d’Ozanam, association sous toutes ses formes : la famille, les amitiés. Favorable à une politique de grands travaux, de colonies agricoles, il soutient que l’État doit jouer un rôle dans l’organisation du travail et assurer une instruction primaire pour enseigner à lire et à compter. Il préconise la création d’écoles d’adultes le soir et le dimanche, de bibliothèques populaires, un enseignement supérieur pour les ouvriers sous la forme de conservatoire des arts et métiers. Mais encore une fois toutes ces créations sont libres. Lui-même, fin 1848, il participe avec des laïcs et des prêtres à l’organisation de cours pour les ouvriers. Cette pensée qui s’est développée en dehors de la politique proprement dite, ne lui est cependant pas complètement étrangère. «Mais la démocratie est maîtresse et sous toutes les formes politiques, elle poursuivra ses progrès et finira par reprendre la forme républicaine qui est la plus naturelle et la plus sincère. Nous ne sommes pas …socialistes en ce sens que nous ne voulons pas le bouleversement de la société, mais nous en voulons la réforme libre, progressive, chrétienne… Nous croyons qu’on se méprendrait étrangement si l’on supposait que le mouvement de 1848 ne doit aboutir qu’à une question de droit public. On ne peut pas éviter la question sociale, et précisément parce qu’elle est formidable, Dieu ne veut pas que nous l’écartions. » (à Dufieux, 31 mai 1848, Lettres, t. 3, p. 34) Très tôt Ozanam avait considéré que l’engagement auprès des pauvres ne dispensait pas de l’action sur les institutions. A la veille de la Révolution de 1848, l’article  Les dangers de Rome et ses espérances se terminait par ces lignes : « Aidons-le [le peuple] non seulement de l’aumône qui oblige les hommes, mais de nos efforts à l’effet d’obtenir des institutions qui les affranchissent et les rendent meilleurs ». Ce thème est récurrent dans sa correspondance en 1848 et il consacre de nombreux articles à la question sociale dans L’Ère nouvelle. C’est qu’Ozanam est très conscient du danger de la situation, puisqu’il visite des familles indigentes et les articles qu’il écrit pour lancer comme une croisade de la charité sont emprunts d’une force extrême. Tirant légitimité de son expérience personnelle, il jette pour ainsi dire à la face des lecteurs de L’Ère nouvelle la réalité dans toute son horreur. Dans l’article « Aux gens de bien » du 16 septembre 1848, se fondant sur ce qu’il connaît personnellement, grâce à la visite des pauvres, il lance un cri d’alarme aux gens de bien qui croient l’ordre rétabli après l’émeute de juin et qui ne voient plus la misère affreuse qui sévit dans certains quartiers de la capitale. La description qu’il en fait est sans fard, violente : « Des deux côtés d’un ruisseau infect, s’élèvent des maisons de cinq étages, dont plusieurs réunissent jusqu’à cinquante familles. Des chambres basses, humides, nauséabondes, sont louées à raison de un franc cinquante centimes par semaine quand elles sont pourvues d’une cheminée, et de un franc vingt-cinq centimes quand elles en manquent. Aucun papier, souvent pas un meuble ne cache la nudité de leurs tristes murs. Dans une maison de la rue des Lyonnais, qui nous est connue, dix ménages n’avaient plus de bois de lit. Au fond d’une sorte de cave, habitait une famille sans autre couche qu’un peu de paille sur le sol décarrelé, sans autre mobilier qu’une corde qui traversait la pièce ; ces pauvres gens y suspendaient leur pain dans un lambeau de linge pour le mettre à l’abri des rats. Dans la chambre voisine, une femme avait perdu trois enfants, morts de phtisie, et en montrait avec désespoir trois autres réservés à la même fin. » « En descendant de ces escaliers délabrés, à chaque étage desquels nous avons vu tant de souffrances présentes, tant de dangers pour l’avenir, nous n’avons pu contenir notre douleur, nous nous sommes promis d‘avertir nos concitoyens » Ibidem p. 270 des Œuvres complètes T. VII. Il ne suffit pas de parler, il faut agir et Ozanam expose son projet d’une agitation charitable touchant toutes les classes de la société : « Notre pensée est, en effet, de commencer et d’entretenir, parmi les chrétiens, une agitation charitable contre les abus qui font depuis cinquante ans la détresse d’un peuple libre et qui feraient désormais sa honte. Notre pensée est de tenir dans la vigilance et dans l’inquiétude le zèle de tant d’honnêtes gens qui, le lendemain des journées de Février, auraient de grand cœur abandonné le quart de leur fortune pour sauver le reste, et qui, venant à croire que la Providence les tient quittes pour cette fois, commencent à mesurer moins généreusement leurs sacrifices.» Les causes de la misère Ibid. p. 290 Cet appel s’adresse tout d’abord aux prêtres, pour une croisade de la charité, puis aux riches, aux représentants du peuple, aux gens de toutes conditions. Ozanam lui-même a déjà lancé, dans le cadre de cette agitation charitable, un projet  qui sera soutenu et répercuté par L’Ère nouvelle. Il s’agit d’une souscription de la garde nationale en faveur des enfants indigents du 11e et du 12e arrondissements, dans le dessein de « procurer le placement du plus grand nombre d’entre eux dans des maisons d’éducation professionnelle ». Une « œuvre de l’Éducation professionnelle des enfants indigents par la garde nationale est ainsi constituée fin 1848. Mais, on l’a déjà vu, les circonstances politiques évoluent, la santé d’Ozanam se dégrade rapidement et son action dans le domaine politique et social se restreint. Dans les derniers mois de sa vie, il se trouve dépouillé de tous les espoirs qu’il avait pu mettre dans ses entreprises : il n’a plus la santé nécessaire à l’enseignement ni aux travaux scientifiques. La République a été renversée, la majorité des catholiques sont revenus vers l’alliance du trône et de l’autel. Seule l’extraordinaire propagation de la Société de Saint-Vincent-de-Paul pouvait lui apparaître comme des succès, dont il ne s’attribuait aucunement le mérite mais qui l’émerveillait. Ce qu’on peut retenir de la personne d’Ozanam, c’est son effort constant pour mettre sa vie et son action en conformité avec sa foi, c’est l’extraordinaire capacité de travail qu’il met au service de son engagement, malgré une santé fragile et un tempérament anxieux qui rendent son action plus difficile. Engagement sur le plan charitable et sur le plan intellectuel, ne laissant pas de côté l’action publique pour tenter d’améliorer la misère.

 

Christine Franconnet

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